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COLLECTIF EUROPEEN
D'EQUIPES DE PEDAGOGIE INSTITUTIONNELLE
auteur : chantal

... Un responsable : Yves, le meunier courageux (1)

Qu'il est difficile de grandir!

Février : « Il ne sait pas tout à fait lire, mais il sait travailler seul comme un grand.» Le maître de la classe de perfectionnement des petits a insisté pour qu'il vienne chez nous. J'ai accepté sans en parler à Yves. Il a 9 ans.
Le premier soir, il pleure seul : « Je veux mes copains. » J'essaie de le consoler, et le confie à Éric, la ceinture verte qui a la plus petite taille.
Le lendemain, devant les larmes, j'essaie encore d'amadouer : « Tu as grandi, tes copains aussi grandiront et seront là l'an prochain, etc. »
Quelques absences intermittentes... Sa mère le ramène à l'école : « Il a menti, ces jours derniers, on n'est pas allé chez le docteur. Il prend son sac comme s'il allait à l'école, mais il reste dans la campagne toute la journée... »
Le petit bonhomme, tête basse, attend l'engueulade, la leçon de morale et la sanction habituelle d'une saine et traditionnelle collaboration école-famille ».
« Ne le grondez surtout pas, Madame. Ce n'est pas de sa faute. C'est nous qui avons fait une erreur. Ne t'inquiète plus, Yves, tu vas aller retrouver tes copains, et ton maître. Mais, plus d'escapade, promis? Quand quelque chose ne va pas, tu le dis... »

Septembre : Quatre petits nouveaux. Parmi eux Yves, 10 ans, qui, comme l'an dernier, ne veut pas rester, en classe. « J'ai peur, je veux mon maître, ma classe. » Il pleure, refuse de passer le test d'opérations, et repousse les copains, qui essaient de le consoler. Je décide de ne plus marcher:
« Impossible de retourner chez les petits, tu es un grand comme les autres. Impossible de rétrécir. Ici, c'est la classe des grands, donc c'est ta classe... »
Il pleure pendant plus d'une heure: « Laissez-le, ça lui passera ! »
Nous étudions un texte libre imprimé. Chacun lit. Les larmes ont cessé. Je profite d'un regard « Yves, viens lire ! »... Il vient.
De sa voix nasillarde, encombrée de troubles de prononciation les plus divers, il réussit laborieusement à lire quelques mots. Félicitations.
- « ... bientôt, tu sauras lire comme Guillaume », qui lit parfaitement le texte entier.
Yves se met à son test d'opérations, tout en suivant l'étude de texte.

23 septembre : Il est situé sur le plan scolaire. Il a ses couleurs de niveau. Il a reçu ses cahiers d'opérations. Il est ceinture blanche en problèmes, en opérations et en lecture/ écriture. Ça a l'air de marcher.

Le soir :
- M'sieur, demain, je viens pas, on va m'inscrire à une autre école.
- très bien, dis à ta maman de venir me voir.
C'était une nouvelle tentative pour s'échapper. J'explique à la mère qu'il ne servirait à rien de punir Yves. Nous tombons d'accord pour éviter les fugues sans moraliser ou punir.

Octobre : Il montre parfois des capacités prometteuses (imprimerie, problèmes ... ). Il parle au Quoi de neuf et au conseil, gagne des sous, mais refuse obstinément d'avoir un métier.
Le jour où, au lieu de faire son travail, il se met à jouer bruyamment, je réagis sans douceur:
« écoute, je pensais que tu étais grand. Si tu veux jouer, va jouer aux cubes avec les petits, mais ne nous casse plus les pieds, on a autre chose à faire. »
... Et, tout en continuant la leçon interrompue, j'ouvre la porte. Yves tout rouge, et renfrogné, ne bronche pas... J'ai gagné. J'évite de le souligner.
Le lendemain, il rappelle à tout le monde que nous devons téléphoner à la gare pour une enquête : tiens, ce qui nous disions l'intéressait donc...

25 octobre : Je rencontre le père : une montagne. Personnage rugueux, à qui il ne doit pas faire bon désobéir. Nous parlons tranquillement et pactisons. « Jusqu'à la semaine dernière, Yves a tout essayé pour ne pas venir à l'école. Depuis, il a l'air plus content. »

8 novembre : Grâce au sport, où il est un des meilleurs, il m'adresse la parole. Au conseil, il propose, critique et commente. Il rentre dans la classe, mais refuse toujours un métier.

16 novembre : J'ai noté dans son dossier: « Pense et travaille vite et bien. Parle peu, mais parle juste (ce qu'il faut, quand il le faut).
Il réussit à diriger une équipe au limographe, à passé sa ceinture orange en imprimerie grâce aux conseils de Guillaume (2) qui est devenu son grand copain : une identification dynamisante, semble-t-il. Il ne devrait pas tarder à prendre un métier. Il m'a parlé de son père et a présenté deux textes, de lecture sur le thème de la « douce maman adorée. »

23 novembre : lettre à son correspondant : « Je suis passé orange en imprimerie. Le maître a dit que je ferai un bon responsable. » Ça se confirme.

26 novembre : Il vient, pour la première fois raconter au choix de textes, que son père a acheté une moto, et lui équipé son vélo. Je suis content de cette double entrée : Yves avec son père.
Au conseil, il demande enfin des métiers. Il en obtient plusieurs. Il prépare deux lectures par jour, en travail supplémentaire, il est toujours volontaire pour aider les autres.

Décembre
: Lors de notre bilan trimestriel, il est classé parmi ceux qui aident beaucoup la classe. Ses scores aux sociogrammes le confirment, il est devenu un travailleur apprécié, félicité souvent par Guillaume, qui signale tous ses progrès.

Janvier : Son désir de progresser est évident. Il passe plusieurs brevets (rangeur de casse, tirage limographie, etc.), s'entraîne à présider certaines séances, tente de présenter des lectures d'un niveau supérieur au sien.
En enquête, nous rencontrons son père :
- n'oubliez pas de le visser !
- pas question ! Il est si sérieux qu'on pourrait lui confier la classe !
Le colosse et le petit bonhomme se sont alors souri.
Il n'est pas surprenant qu'Yves demande à passer ceinture verte en comportement (à l'essai).

Février : ... Sa ceinture verte est confirmée. Yves est devenu (en six mois) un des responsables de la classe. Aucun « petit » n'avait progressé aussi vite.

Un meunier courageux

Yves est devenu « moins intéressant ». On ne le remarque plus. Il s'entraîne sérieusement en français, lecture, mathématiques, il aide les autres en sport, et aux ateliers (bois, électricité)...
Cependant, il a encore énormément de mal à parler clairement et à lire. Mais les difficultés et les obstacles ne font pas peur à ce meunier courageux.

C'est pendant l'année scolaire suivante qu'il parachèvera ses progrès et prouvera sa solidité : une année mouvementée pour lui. En voici un résumé :

Il s'est entraîné pendant l'été. Il s'acharne à la rentrée pour vaincre la lecture. Il y arrive en décembre. Sa lecture à voix haute reste hachée et laborieuse, mais Yves, avalant les fiches de lecture, silencieuse, atteint un niveau CE2.
Il terrasse aussi l'écriture, et après des tentatives innombrables, passe sa ceinture verte.
Il reste des récréations entières pour passer ses brevets imprimerie. Il passe sa ceinture verte et six mois après sa ceinture bleue. (En juin, il est capable de corriger vingt composteurs en quelques minutes et de diriger seul l'impression d'un texte de bout en bout.) Comme Guillaume l'an dernier, il est responsable du journal et suit l'évolution de chaque numéro à l'aide d'un planning.

Il donne des avis forts pertinents pour équilibrer les équipes d'après des sociogrammes.
Comme Guillaume, à son tour, il est un aide, un repère pour plusieurs nouveaux, un support dont l'utilité et l'efficacité sont des éléments fort précieux (3).

Co-responsable élu de la classe, il remplace le maître quand ce dernier est absent. Il affronte des grands qui, à la sortie battaient la fragile Virginie (qui pourtant lui cause bien du souci dans son équipe).

Mais brusquement, il n'écrit plus et parle moins. Il se contente d'assumer efficacement ses responsabilités. Son énergie est captée ailleurs. Maman, la maman adorée l'an dernier en novembre, est partie, laissant désemparé et furieux le colosse et sa nichée. Yves là encore, accuse le choc, mais n'éclate pas. Il demande à me parler et s'excuse pour ses absences causées par la recherche angoissée de la mère, dans des bars louches. Les larmes embuent ses yeux, mais ne coulent pas. Quand, la veille, il sait qu'il sera absent, il donne des consignes aux autres pour assurer ses responsabilités. Le père, assez perdu, me téléphone dès les premiers jours. Je le mets en contact avec une assistante sociale. Yves me tient plus ou moins au courant de l'évolution des choses, sans que je lui demande quoi que ce soit. Je ne dis rien, me contentant d'admirer le courage et la solidité de ce petit bonhomme, au milieu des histoires plus ou moins imaginaires de « types » , qui ont enlevé sa mère, dont le père parle souvent.

Avant de partir, il tient à passer ses derniers examens, son niveau scolaire lui permettra de se débrouiller aisément en SES.
Je ne crois pas que les difficultés qu'il pourra y rencontrer soient susceptibles de l'impressionner...

Après l'avoir remercié pour tout ce qu'il avait apporté à la classe, je lui ai souhaité bon courage. Ce n'était pas une simple formule.

Fernand Oury paru dans Une journée dans une classe coopérative (Matrice)




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