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COLLECTIF EUROPEEN
D'EQUIPES DE PEDAGOGIE INSTITUTIONNELLE

LE BILAN DU SOIR

Ce moment institué, où la classe se séparait jusqu' au lendemain, au surlendemain, ... ne s'appelait pas "bilan" dans ma classe. J'organisais rituellement un "ça va / ça va pas".

Rituellement : les cartables étaient fermés, la classe rangée, chacun à sa place, moi face au groupe (la classe disposée en arc de cercle, visibilité maximum compte tenu de l'espace).

Silence. Silence. Je l'exigeais, l'imposais, bataillais si nécessaire en début d'année. Ultime combat de la journée. La maîtresse : "ça va ? ça ne va pas ?". La ronde démarre, silence, chacun parle à son tour, aucun commentaire n'est toléré. Moment très tenu, même si la classe était houleuse en fin de journée, j'exigeais, j'obtenais le calme et l'attention du groupe dans un sursaut d'autorité dont je me serais bien passée en fin de journée. A 16h20 certains jours on n'a qu'une hâte : qu'ils rentrent chez eux et qu'on soit tranquille...

"- ça va, ma journée s'est bien passée, je suis content que..., demain je...." ou "ça va, je passe" ou "ça va pas." (fait la tête... semble furieux, pleure parfois). Moi je n'avais rien remarqué. Je dis : "Tu veux ajouter quelque chose ? (invitation pour ne pas repartir avec ce qu'il a sur le cœur). Accepte et en dit plus long, il est écouté, pas de commentaire, ou alors secoue la tête, ne veut pas en dire plus, c'est son droit. Moi : "Tu passes ?" (deuxième ouverture). Il passe. Le suivant. Et ça tourne, des éléments surgissent que je note mentalement. Parfois je gribouille quelques mots pour ne pas oublier, car je parlerai la dernière, pour tenter de réparer, de faire entendre que moi et le groupe avons entendu et que demain est un autre jour.

Ainsi je ne laisse pas la journée se terminer sur une note négative. Même si moi-même je suis furieuse ; moi-même n'est pas la responsable de la classe, responsable de chacun et du groupe qu'elle "soigne" comme un objet fragile et problématique. Des mots donc des mots rapides, qui décalent, qui allègent, qui réparent éventuellement et surtout qui disent de manière cryptée à celui de tout à l'heure qui était trop furieux ou blessé pour parler, de la part de la classe, que sa colère ou sa peine est reconnue, entendue et que demain.... ou qu'au Conseil...

En début d'année c'est à ce moment que je rappelle - comme ça, sans insister - qu'au Conseil il serait bien de parler de telle question... C'est à ce moment, curieusement que surgiront (ça arrive aussi parfois pendant la Causette) des idées, des projets, des désirs...

Car il fait "ouverture" ; comme le point "divers" du Conseil, la "case vide" indispensable espace libre, brèche, justement parce qu'il est très très "tenu", ritualisé, scandé, limité.

Paradoxe de la parole libérée parce que "cadrée".

Très vite les enfants comprennent que s'ils ne peuvent pas répondre en direct au cours du tour de parole ; ils peuvent leur tour venu "faire écho" ou répondre ou se répondre : "ça va, je voudrais dire à Untel que..." Et là c'est très intéressant de les entendre se parler par groupe interposé car le groupe joue alors son rôle de premier médiateur dans la classe, à plein rendement.

Je termine mon tour de parole en disant : "La journée est terminée, bonne soirée à tous, à demain, à jeudi, à dans 15 jours..." Ainsi je donne rendez-vous, je déclare que cette journée là est terminée pour le groupe-classe mais qu'il y en a une autre, déjà, qui nous attend ; car le groupe vit, existe, dans la durée.

Ce moment n'est pas un "bilan", c'est un moment symétrique à celui de l'accueil du matin où le groupe se reconstitue après l'interruption de la soirée et de la nuit ou de la pause du mercredi ou du week-end. Celui-là "ferme" comme l'accueil a "ouvert".

Gestes symboliques d'une importance extrême car ils signifient :

- ici c'est la classe, pas le quartier, pas la maison, pas...
- ce lieu-là est "tenu", limité, donc protecteur
- chacun y a une place, la sienne, et le maître la lui garantit (c'est son rôle)
- chacun y est "entendu" sa parole est accueillie et protégée au même titre que celle de tous les autres, pas plus, pas moins
- il y a un pilote dans l'avion
- le groupe existe, vit, respire, cœur et poumon commun
- tout ne peut pas être résolu dans l'instant, on a le temps car le temps est "tenu"
- la vie continue, demain est un autre jour

Je ne suis pas contre les bilans "métacognitifs" comme ils disent ceux qui n'ont toujours pas compris qu'un enfant apprend bien parce qu'il grandit et non pas grandit parce qu'il apprend. Je ne suis pas opposée aux "aujourd'hui j'ai appris... heu..... "diagonale !!!". Je ne suis contre rien dès lors que ce moment (il y a de nombreuses autres manières de le conduire que la mienne) marque les limites de la journée de classe.

Les limites... au cœur de la problématique actuelle de l'école et de la société.

Construire en soi-même les interdits fondateurs qui feront des petits d'homme des moins barbares, des plus civilisés, c'est l'extrême finalité de l'école aux fins fonds de notre métier. Transmettre aux générations montantes la loi du père, c'est des gros mots si on ne les réfère pas à des "petites " (?) institutions qu'on met en place parce qu'on en a mesuré le sens.

Le "bilan du soir" y travaille.

Irène LABORDE




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