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COLLECTIF EUROPEEN
D'EQUIPES DE PEDAGOGIE INSTITUTIONNELLE
date : 2010

Vers une écriture monographique dans le Collectif isérois

« Je vous le dis : il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous ce chaos. »
F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

En préambule - Irène Laborde

Pour les praticiens de la pédagogie institutionnelle, l'écriture monographique représente la recherche d'un accès à ce qui, dans la pratique, opère et pourtant continûment échappe. Lieu – entre autres – de la fameuse « prise en compte de l'inconscient dans la classe », le travail monographique est indissociable à la fois de la pratique institutionnelle et de la formation à celle-ci.
L'écriture monographique est aussi l'une des conditions essentielles pour que l'élaboration théorique et l'évolution de la PI, qui est une praxis[1], perdurent. Mis en œuvre d'abord de manière singulière, puis remis sur le métier collectivement, les aléas de la pratique sont abordés comme autant d'objets porteurs de sens : « Qu'est-ce qui, là, dans cette classe, a joué ? » ; « Et moi, là-dedans, à quoi/qui je joue ? ». Ces questions sont le fil rouge sur lequel le péiste, dans une écriture de sa pratique qu'on pourrait dire « somnambule », cherche sa voix. Il sait ne pas attendre, ni même espérer, trouver de réponse rationnelle, puisque c'est de l'irrationnel, – le discours de l'inconscient – que risque, peut-être, de surgir une lumière, un savoir, une étoile dansante.
L'écriture monographique, enfin, last but not least, est une garantie que la pratique institutionnelle dans la classe continuera d'être interrogée et élaborée par les praticiens eux-mêmes et non détenue par de soi-disant experts.
Difficulté et grandeur du travail monographique, il n'y a pas en la matière de prêt-à-porter, de prêt-à-penser. Existent seulement, quelques grands patrons de base. Ensuite la balle est dans le camp du praticien, qui va s'engager d'abord dans une narration.
« Il était une fois… ». Les pré-posés scolaires se mettent soudain à vivre, bouger, parler... Passage du vécu de la classe jour après jour à une composition écrite mettant en scène les acteurs et les faits d'un récit qui, affranchi du regard tutélaire, se met à parler de lui-même. Se fait alors le passage d'une logique explicative à une logique narrative et innocente, le passage du « Qu'est-ce que ça signifie ? »au « Qu'est-ce que ça veut dire ? »,de la signification convenue au sens impromptu.
Le récit qui va être présentée ici, est celui d'une écriture monographique en gestation. Il parle aussi d'un des chemins qu'emprunte l'écriture de la pratique institutrice dans le Collectif isérois.
Fin août 2009, je suis Responsable de la soirée Monographie des Rencontres d'été de PI du CEÉPI [2]. Plutôt qu'une monographie achevée, voire publiée, je propose qu'une monographie débutante et même balbutiante, soit, contrairement à l'usage, présentée. Je pense à une situation critique, vécue récemment par une péiste iséroise, qui a été l'objet d'échanges dans le collectif et qui a donné lieu à un premier texte.
Du côté de l'épi Centre – Dominique, répondante
Fin de l'année 2007
Isabelle G. évoque Mathieu pour la première fois au cours d'une réunion de l'épi. C'est un garçon de CM1 (la classe est un double niveau CM1-CM2) qu'elle décrit comme un enfant « dérangeant ». Il parle tout seul à voix basse, et marmonne. Il gêne sa voisine. Quand il demande la parole en grand groupe, il rougit violemment et parle d'une toute petite voix. Quand, trop « gêneur », Isabelle le fait sortir de la classe, il dit des obscénités. Il se dit dans l'école que ses parents auraient engagé une procédure de divorce.
Au cours de la réunion ce jour-là, je n'ai pas pris de notes sur les réactions dans l'épi.
Février 2008
Isabelle parle à nouveau de Mathieu. Elle et son collègue (Isabelle est à mi-temps) ont reçu la mère, qui est institutrice, et qui propose de mettre en place un contrat pour tenter de gérer les marmonnements et les grossièretés. L'amélioration est de très courte durée et du coup, Thomas, un autre élève fragile « disjoncte ». Puis un autre… Les CM2 ne vont pas bien non plus, pour d'autres raisons. Une partie de la classe se disperse. Isabelle envisage d'ouvrir un conseil extraordinaire.
L'épi suggère de réfléchir à ce qu'elle veut faire de ce conseil. Nous explorons ensemble quelques pistes pour que la classe aille mieux.
Isabelle nous reparlera à plusieurs reprises de sa classe qui va mal et entre autres, de soi-disant menaces de mort à son encontre de la part du père que lui rapporte la mère du garçon.
Nous sentons sa détresse, nous l'écoutons, nous nous sentons impuissantes à l'aider pour qu'elle trouve des solutions efficaces. Le  « cas Mathieu » nous dépasse.
Personnellement, je pense alors que nous nous trouvons dans une de ces situations typiques où se jouent trop de choses extérieures à la classe pour qu'elles soient « de notre ressort » et que nous puissions avoir prise sur quoi que ce soit pour la gérer.
Nous manquons de recul, Isabelle se ressent comme engluée dans cette situation difficile et nous ne pouvons que l'écouter.
Nous aussi nous souhaitons le départ de Mathieu, comme – image terrible – on mettrait un fruit pourri hors de la corbeille parce qu'il contamine le reste. Il y a quelque chose de l'ordre du désordre mental dans le comportement du garçon qui le met à l'écart, le rend « hors normes » et nous fait peur.
Octobre 2008
A la réunion de l'épi, en octobre, avec un grand soulagement, Isabelle annonce le déménagement de Mathieu et son changement d'école. Sur le compte-rendu de la réunion, à la suite de l'info, est simplement noté un « OUF » en majuscules qui en dit long…
Janvier 2009
Au cours d'une sortie scolaire au théâtre, la classe d'Isabelle rencontre par hasard la nouvelle classe de Mathieu. Les élèves sont contents de le revoir, lui font des signes amicaux. Mathieu est recroquevillé sur son siège, se montre très mal à l'aise devant ces manifestations de sympathie.
Dans la semaine qui suit, survient l'épisode des murs : Mathieu vient un matin écrire des injures à l'encontre d'Isabelle et des croix gammées, sur un mur extérieur de son ancienne école.
Le samedi de cette même semaine a lieu une Rencontre de Saint-Vérand. Le travail de la situation problématique se fait à partir de ce nouvel événement présenté par Isabelle, déstabilisée une fois de plus par les réactions d'un enfant qui n'est pourtant plus son élève.
De fin mars à mai 2009
Dans l'épi Centre, nous souhaitons ne pas en rester là. Nous décidons de relire tout ce qui concerne Mathieu. Isabelle retrouve des textes, des écrits du garçon. En mai, la décision est prise de les retravailler dans l'épi ; l'idée d'une écriture monographique s'impose au groupe. Nous ne savons pas comment nous y prendre, par quel bout commencer. Nous invitons Irène Laborde à l'une de nos réunions d'épi pour parler avec elle de notre projet et nous aider à démarrer. Elle nous donne des pistes de travail sur le fond, la forme… Nous sommes partantes pour un travail monographique.
Dans le collectif isérois – Isabelle
à la Rencontre de Saint-Vérand qui a lieu le samedi qui suit la découverte des inscriptions sur les murs de l'école, je me décide à parler de ce nouvel épisode. Mais je suis mal préparée pour présenter cette situation. Impression de le faire « à chaud », de ne dire les choses qu'à moitié. Les insultes sur le mur de l'école ne sont que le dernier rebondissement d'une longue histoire qui s'est déroulée sur une période d'une année et un trimestre, au cours de laquelle, – intéressant de le noter – j'avais à plusieurs reprises été tentée de m'inscrire pour parler du cas de Mathieu à Saint-Vérand, sans le faire. Cette histoire me paraît impossible à résumer en une heure trente.
Mes camarades, par exemple, me questionnent sur l'attitude de Mathieu pendant le Quoi de neuf ? et je ne parviens pas à me souvenir d'exemples significatifs ni même à les retrouver dans le cahier où je prends des notes.
Cette séance de travail cependant, m'aide à prendre du recul, à considérer que ces insultes n'étaient pas dirigées contre ma personne mais contre ce que je représentais pour Mathieu. Mais elle m'a laissée insatisfaite avec l'impression de ne pas avoir présenté tous les éléments permettant une bonne appréhension de la situation. Ensuite, à la lecture du compte-rendu de cette Rencontre, ce sentiment a été renforcé.
Je n'avais pas encore écrit véritablement sur Mathieu, seulement pris des notes régulières, dans l'espoir d'un soulagement quand c'était trop dur, et afin de pouvoir, plus tard, en parler dans mon épi, ce que je me souviens avoir fait quasiment à chaque réunion.
Je devais maintenant aller plus loin, plus en profondeur. J'en avais besoin.
Alors je me suis lancée. J'ai parlé de mon projet à mon épi. Ensemble nous avons pris la décision de faire de ce début d'écriture notre chantier d'épi. J'ai écrit un premier jet, puis un deuxième, suite à une première séance de travail.
Mais nous nous sentions un peu démunies quant à la méthodologie. Une monographie, comment ça s'écrit ?
Et puis est arrivé début juillet, le courriel d'Irène nous proposant de participer aux Rencontres d'été à Sannois.
La soirée monographie aux Rencontres d'été – par Dominique
Isabelle a retravaillé son texte, y a intégré des écrits de Mathieu… Nous avons de la matière première.
Ce soir-là, le texte d'Isabelle est lu à plusieurs voix. Cette lecture, nous ouvre encore de nouveaux horizons puisque nous en sommes extérieures, surtout pour moi, car Isabelle se charge de lire les passages qui concernent les textes libres de Mathieu.
Les nombreux rebonds au cours de la soirée à la suite de la lecture sont autant de points de vue, de questions nouvelles. Je commence à mesurer le vaste chantier qui est devant nous mais aussi la richesse de pouvoir aborder ce travail dans ces conditions.
Le lendemain, une partie de la matinée du Chantier nous est réservée. Les ceintures noires nous aident à avancer dans notre réflexion. Nous listons des entrées possibles, des techniques de travail à envisager. Le regard extérieur ouvre mille perspectives qu'il va nous falloir approfondir, trier. Nous écoutons les conseils, les propositions, les rebonds. C'est passionnant. Dans le train du retour, nous essayons de faire une synthèse de tout ce travail de « déblaiement » pour que l'Épi puisse bénéficier de ce précieux apport.
La soirée monographie – par Isabelle
Chaque partie est lue à tour de rôle par une ceinture noire. Impressionnant ! Ce n'est plus moi qui parle. C'est moi qui lis les textes de Mathieu dont l'écriture m'est familière. Cette lecture à haute voix que je fais de textes que pourtant je connais déjà est intéressante et m'offre un autre angle de « prise d'écoute ». Je suis devenue extérieure. Désormais, je peux considérer ce qui est écrit comme un objet d'étude.
Je découvre à cette lecture des éléments nouveaux qui ne m'étaient pas du tout apparus jusqu'alors. Des connections se font.
Ensuite, il y a les interventions ; celles des stagiaires qui veulent en savoir plus sur Mathieu et celles des ceintures noires qui recentrent le débat sur l'écriture monographique. « Ne pas chercher à tout comprendre », « Insuffler un peu d'air ». Autant de phrases qui font tilt. Et puis cette phrase répétitivement écrite par Mathieu sur son cahier « Ninon (une fillette de la classe) parle – Ninon parle – Ninon parle... » que soudain j'entends différemment « Ni nom parle »…
 
La séance de travail du lendemain avec le Chantier est une autre étape. Des pistes s'ouvrent pour entamer ce travail monographique.
Sur la méthode :  « Tirer des fils ; Ne pas chercher forcément des réponses, déjà se questionner ; pas d'interprétations mais des déplacements ; l'idée de « feuilletage » ; se décentrer, arriver à se voir dans ce travail, se demander « à quoi je joue ? ».
Sur les entrées possibles : la question de l'identité pour Mathieu, son rapport aux filles, aux hommes, « qu'est ce que ça me dit, qu'est-ce que j'entends (de moi ») dans son comportement, ses relations avec les autres enfants, mes relations avec la mère, …
Pour conclure provisoirement 
Il était une fois dans une classe. Il était une fois dans une équipe de pédagogie institutionnelle. Il était une fois la même histoire dans le Collectif isérois. Il était une fois, dans le Collectif européen des équipes de pédagogie institutionnelle, …
Dans l'écriture monographique, l'essentiel ne serait-il pas le « déplacement » pour tenter d'entendre résonner quelque chose de l'humain, l'élargissement – comme on le dit pour la mise en liberté d'un prisonnier – permettant de percevoir un écho de l'inconscient dans d'humbles récits du quotidien sans vouloir en faire de parfaits récits explicatifs et exemplaires.
Il n'y a rien à prouver ; seulement chercher à entendre, à regarder avec des yeux d'enfants, innocents, affranchis de tous les pseudos-savoirs. Et le faire ensemble et en soi-même.
Car ça résonne en chacun de ceux qui tentent un métier impossible, en s'efforçant de faire le moins de dégâts possible auprès de l'enfance et de la jeunesse : respecter Gavroche est tout de même leur premier devoir...[3]
On ne sait ce que sera le destin de l'histoire que vont tenter d'écrire Isabelle , Dominique et l'épi Centre. Mais elle a, d'ores et déjà, participé au cheminement des péistes isérois vers une pratique de la classe institutionnalisée. Peut-être contribuera-t-elle, à sa mesure, à l'élaboration collective de la PI car ce qui est désensablé par quelques uns, peut l'être pour d'autres, affrontant les mêmes difficultés.
 
Ce texte aura aussi été pour Isabelle, Dominique, l'Épi Centre et le Collectif isérois une manière de poursuivre leur chemin en pédagogie institutionnelle. L'aventure continue.
– Irène Laborde (merci à Michel Exertier)


[1]        « La praxis n'est pas une pratique [elle est] l'élaboration collective, dans un groupe, des pratiques vécues dans le quotidien. » François Tosquelles, Psychothérapie institutionnelle et éducation, Éditions Matrice, rééd. 2006
[2]        Chaque année, depuis 2007, le CEÉPI organise des Rencontres d'été de Pédagogie institutionnelle proposant simultanément un stage et un chantier. En 2009, ces Rencontres se sont déroulées à Sannois (95) à la fin du mois d'août. Les soirées réunissent alors les stagiaires et les participants au chantier des Rencontres.
[3]        « Les salauds, ils ont tué Gavroche (…). Le personnage de Gavroche comme héros, ne se perçoit pas au niveau du savoir "lire, écrire, compter". Il nous est donné comme créateur de langage, (…) comme une graine d'homme libre et responsable. S'ils l'ont tué, c'est bien parce que rien ne les effraie davantage que la menace d'une jeunesse non asservie ». Dr Lucien Bonnafé, in Psychiatrie populaire Ed. CEMEA,Paris,1981.



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