Coopérative et coopération
par Philippe Jubin
Synopsie de l’intervention à l’API du samedi 10 décembre
2005, développée bientôt sur le site ceepi.org.
1 - La coopérative à la base de la PI
Une prise de position inaugurale : On est là pour travailler
ensemble.
Dimension éthique, dimension politique.
L’apprentissage / la transmission ne se fait pas seulement dans un rapport
de maître à élève.
L’apprentissage est un travail de construction, individuel avec d’autres.
L’apprentissage des outils de la langue est lié à la rencontre
avec l’autre. Autant penser et structurer cette rencontre.
2 - Ça vient de loin
Sans doute depuis que l’homme existe et qu’il a bien fallu s’organiser.
" On est là pour chasser le mammouth ensemble "
parce que tout seul, je peux tout juste cueillir des fruits et chasser
le mulot. Néandertal le plus fort / Cro-Magnon le mieux organisé.
3 - L’histoire
Elle nous dit comment l’homme se débrouille avec la question du
politique (du vivre ensemble comme on dit maintenant).
Il y a 2500 ans la Grèce invente l’assemblée - qui veut
prendre la parole ? - en même temps que le débat juridique
et la tragédie.
Un peu plus tard :Tout le pouvoir aux soviets et Cronstadt. La
Révolution ne pouvait se permettre le luxe d’une dissidence. La
suite est connue.
Et puis la guerre d’Espagne et le POUM, (Tosquelles). Et toujours cette
question inhérente à l’humanité : comment s’organiser
" sans empêcher l’herbe de pousser " ?
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4 - En classe
Un très ancien dispositif (l’Ecole Mutuelle au 19e siècle
en porte des prémisses).
Freinet : l’organisation mise au point entre les instituteurs rassemblés
pour fabriquer des outils pour la classe et faire circuler les productions,
sur le modèle des coopératives ouvrières. Puis la
coopérative en classe.
Notre choix : la coopération, terreau et dynamique de l’apprentissage
scolaire.
Distinction entre :
1 - la Coopérative qui rend des services de gestion.
2 - le Projet coopératif (projet " éducatif ").
3 - la classe coopérative où les activités de la
classe se structurent autour des productions coopératives.
5 - Un choix éthique
On peut organiser l’utilisation d’une imprimerie d’une façon non
coopérative, sortir un journal non coopérativement. L’outil
ne contient pas son usage.
Distinction techniques/institutions.
Plus que la coopérative (une structure), c’est la coopération
scolaire qui nous intéresse comme processus reposant sur un ensemble
de dispositifs et d’outils mais aussi sur le parti-pris et la vigilance
du maître.
On est dans la praxis, Qu’est-ce qui transforme l’outil en institution
et pas en technique managériale ? Détour par le trépied.

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6 - Le trépied de la PI
Le trépied représente la classe s’institutionnalisant.
Un pied pour les techniques (Freinet ou autres), un pied pour le
groupe et un pied pour l’inconscient. Le tasseau transversal
pour la question du politique : travailler ensemble.
Là se place la coopérative, pensée non comme technique
supplémentaire, une parmi d’autres, mais comme un élément
déterminant pour transformer les techniques en institutions.
C’est un des dispositifs de rang 2, avec le conseil, qui
relie et change le sens du travail scolaire. Ainsi, chaque technique utilisée
en classe va être imprégnée, traversée par
cette dimension coopérative, tout en développant elle-même
les trois dimensions : technique, groupe, inconscient.
7 - Liens avec la " psychothérapie institutionnelle "
Le choix du travail coopératif peut être rapproché
du choix du club dans l’hôpital psy.
Historiquement, Jean Oury propose le terme de Pédagogie Institutionnelle,
au congrès Freinet de 1957, arguant que " tout ça
c’est pareil ". Et lui-même, quand il était à
Saint Alban (1948), était allé chercher une petite presse
à imprimer Freinet, avec ses composteurs, dans l’école du
coin, et tirait " Le chemin", avec des malades.
Les outils coopérateurs ont irrigué l’hôpital psychiatrique
avant "l’invention" de la PI.
8 - L’hétérogénéité
Prolongement. : Travailler ensemble suppose reconnaître
et créer des différences. Lié à la coopération,
tout le travail autour de la distinction entre rôles, statuts
et fonctions dans la classe.
En premier lieu, la distinction maître/élève. La
PI ne souffre pas la confusion. Notre travail coopératif n’est
pas une auto-co-gestion pédagogique ; ce n’est d’ailleurs pas de
gestion dont il s’agit.
9 - Les monographies, cette écriture singulière
qui est celle des praticiens en PI, nous montre que la classe qui se fonde
sur ces options de coopération, est beaucoup moins ségrégative
que celle basée sur le dépassement de l’autre et l’élimination
du rival. Ces textes racontent souvent l’histoire, au long cours, d’un
élève paumé à qui la classe instituée
finit par redonner une place (figure et existence, stature humaine).
10 - Discours en décalage
Ces prises de position ont toujours été en décalage
par rapport aux discours officiels successifs (cf. les " ennuis "
de Freinet). Elles le sont particulièrement actuellement, en rapport
avec les Dispositifs de Réussite Educative et ses conséquences
dans l’E.N. (aides aux individus méritants et non plus aux projets
collectifs des classes.
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Rebonds de Michel Exertier
La coopération n’est pas un méli-mélo confusionnel
mais articulation permanente des uns et des autres : travail de la distinction,
de l’élaboration, de la décision.
Points forts de ton exposé, pour moi :
- Coopérer c’est aussi aménager une place non ségrégative
;
- Freinet : la coopérative fut d’abord une option politique (solidarité,
mutualisation, s’outiller) ;
- Ce qui fait rupture avec la Pi c’est ’’le politique’’ dont les
outils sont le conseil et la coopérative :
C’est ce plan de base (le politique) qui donne à la PI et aux techniques
Freinet leur vraie dimension
A cet égard, il faudrait analyser les " statuts "des
élèves et du maître en pi et en pédagogie traditionnelle,
Deux points.
1. . Co-opération et non élimination .de l’autre que moi.
Le paradigme de l’éducation et de l’Ecole, de la maternelle à
l’ENA est celui de la société libérale : l’élimination
du rival, l’écrasement du fragile par le nanti, dont l’idéologie
régnante étaye les prérogatives. Loi de la jungle.
Or, autrui n’est pas un rival à suppléer, un ennemi à
asservir mais une chance, quelqu’un avec qui s’épauler.
Pacte lucide plutôt que meurtre
C’est pourquoi la coopération, qui installe l’ humain, est le premier
parti pris de la pi, tâche civilisatrice. Elle nécessite
une délimitation incessante des registres et repérage de
ce qui fait loi, au fur et à mesure.
Cette option agie, créé ce que nous appelons le politique
(condensé dans la question du " comment vivre, ensemble, comment
faire avec ? "
2. LA PI, n’est pas tant une façon autre d’enseigner, ni une autre
forme de vie scolaire qu’ un processus collectif
qui crée et qui suppose des sujets politiques (élèves
et maîtres).
Un sujet politique, disons que c’est quelqu’un qui, laissé pour
compte, dont la parole compte pour du beurre, prend lui-même en
main et en pensée les conditions de son identité, de sa
dignité et de son existence et qui travaille à être
en mesure de tenir sa place, solidairement.
A ce titre, la PI, c’est le travail civilisateur de la question : "
à quel maître acceptes-tu d’obéir ? (deux dimensions
: subjective et politique).
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Hétérogénéité
et transpassible par Philippe Legouis
Ces quelques lignes s’appuient sur la constatation que pour travailler
coopérativement, il faut être différents... fonctionnellement
différents, certes... mais aussi que l’ambiance ne soit pas la
même partout.
"Dans les collectivités, en général, et de
plus en plus, écrit jean Oury dans "Accueil et transpassible",
on peut se balader d’un endroit à l’autre, c’est la même
"odeur".
(...) Notre travail d’institutionnalisation exige - il n’est pas vain
de le répéter - l’hétérogénéité.
Il faut lutter constamment pour maintenir une distinctivité : des
lieux, des fonctions, des personnes ; qu’on ne soit pas tous pareils,
qu’on n’ait pas tous la même idéologie, la même allure,
le même contact."
D’où la nécessité d’établir "une tablature
des signifiants", une sorte de "grand Autre" artificiel
: "pertinences" valables, unités de différenciation.
C’est une des conditions pour qu’il y ait du passage ; "non
pas simplement que ça circule", précise J. Oury, mais
que ça passe de l’un à l’autre. S’il y a du passage, du
possible, ça peut aider à ce que " les escargots sortent
leurs antennes " (M.E.).
Dans le même article, Oury évoque "ce que Maldiney
appelle le transpassible comme corollaire de l’institutionnalisation.
La transpassibilité est une "possibilité" qui
nous excède, en ce qu’elle fonde toute possibilité pour
nous d’exister, parce qu’elle est en deçà de tout projet(...)
".
" Le réel, explique Henri Maldiney est toujours
ce qu’on n’attendait pas ". S’il n’y a pas de transpassible,
il n’y a pas de possible.
L’hétérogénéité que suppose et produit
la coopérative, crée les conditions de cette attente qui
n’attend rien.
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" Tu viens m’apprendre à
lire ?" par Danièle Clairon
Ne pas oublier que bien souvent, nous plaçons la situation de
coopération, dans une école traditionnelle... Même
si chacun en classe est responsable de ses papiers ou autre à jeter,
nous devrons, aussi, apprendre à respecter la décision du
conseil d’école : chaque classe ramassera à tour de rôle,
les papiers dans la cour...
Il est certainement plus difficile d’apprendre à travailler ensemble
quand on ne l’a jamais fait, que d’apprendre une règle de grammaire
et de l’appliquer... Chaque fois que le "vivant" entre en jeu,
rien n’est simple... Est-ce pour cela qu’il y a si peu de classes en "coopération"
à l’école ? Et pourtant, au bout du compte, lors d’ateliers
généraux de deux écoles tous âges confondus,
mes élèves de classe de perfectionnement sont les seuls
remarqués et appréciés pour leurs conduites d’aide
envers ceux qui sont en panne...
Dans une classe coopérative, le prof n’est pas seulement un transmetteur
de "cognitif", mais un Référent, avec ses limites,
Pilote du groupe classe et des "machines" à relancer
ou à stopper, opérant les virages à prendre, Veilleur
garant du non dérapage et de l’accueil de ce qui ne peut-être
différé et qui se passe là...
C’est ce style de classe qui a permis à Bruno, appartenant au
groupe des petits en lecture d’évoluer...Chaque fois que j’expliquais
ou tentais une leçon de lecture collective avec son groupe, il
faisait semblant de ne pas entendre, bâillait, ou rêvait,
était ailleurs...mais dès qu’il se trouvait en travail libre
avec son groupe d’atelier, il tirait sa chef d’équipe par la manche :
"tu viens m’apprendre à lire ?" et tous deux partaient
derrière le tableau mobile...il a appris à lire cette année
là, presque sans moi...Et si je m’étais prise pour l’incontournable
et unique détentrice du savoir, un élève comme lui
aurait-il appris à lire ? (Il faut savoir que cet élève
répondait au 1er critère requis pour entrer en "Perfectionnement"
à cette époque : deux ans d’échecs en lecture). Je
peux dire maintenant pourquoi il ne pouvait apprendre avec moi...chercher
à le savoir alors, et l’obliger à ne passer que par moi
aurait-il fait avancer les choses ? Tandis que la situation de coopération
en mouvement dans cette classe, lui a permis d’apprendre, de réaliser
un des buts de l’école primaire.
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Fonction langagière et
hétérogénéité par Philippe Legouis
Freud a avancé dans ses découvertes sur l’inconscient à
partir de l’observation que les atteintes hystériques ne dépendaient
pas d’une lésion organique, mais du nouage du corps avec les mots
ayant tissé l’histoire du sujet.
Ainsi est mis en évidence que le corps est modifié en retour,
et parfois à son insu, en fonction des mots auxquels il a été
associé dans son histoire comme dans une fonction mathématique
qui détermine une partition dans les
éléments d’un ensemble de départ en fonction des
catégories d’un ensemble d’arrivée sur lesquelles ces éléments
sont projetés, C’est ainsi, me semble-t-il, qu’on peut entendre
l’expression " fonction langagière ", et entre apercevoir
en quoi le langage est condition de l’inconscient.
Une hypothèse : soient un ensemble de départ composé
de " n " élèves et un ensemble d’arrivée
constitué par les
différentes tâches et responsabilités dans lesquelles
se projettent et s’inscrivent les différents éléments
de cette classe ; on peut constater que chacun des éléments
constituant le corps de cette classe sera marqué en retour par
son appartenance aux catégories dans lesquelles il se sera projeté.
Plus les possibilités successives de projection auront été
variées, et plus les éléments qui constituaient le
groupe de départ, se distingueront les uns des autres et s’enrichiront
d’attributs (compétences, expériences, connaissances, etc.)
divers.
Ce qui est quand même autre chose que " tout le monde en même
temps, appliqué à la même chose derrière le
même chef ".
Peut-être est-ce pour ça que le nouage de la classe avec
l’organisation coopérative et l’histoire qu’elle implique pourrait
avoir lui aussi des effets insus sur ses membres.
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La pédagogie, sujet politique
par Michel Exertier
’’L’obstacle à l’exercice des capacités de l’ignorant
n’est pas son ignorance mais son consentement à l’inégalité’’
(J. RANCIERE)
1. La pensée et la pratique habituelle en matière
d’enseignement se nourrissent de certitudes claires et pérennes
:
° Les enseignants ne sont que des transmetteurs de connaissances
et des préposés au maintien de l’ordre. Ils sont supposés
incapables de construire par eux-mêmes une pensée et un savoir-faire
pédagogiques élaborés à partir de leur pratique.
Sans autres référents professionnels que ceux véhiculés
par les sciences humaines et les discours de l’opinion repris par les
politiques, ils n’ont pas, aux yeux des chercheurs, ni à leurs
propres yeux, le statut de praticiens ;
° Les élèves, dépourvus de raison, n’apprennent
que ce que le maître progressivement leur transmet ;
° L’éducation, l’acculturation sont le passage d’un état
inférieur à un état supérieur assuré
par l’adulte qui joue son rôle et revendique son statut.Pourtant,
égalité et inégalité ne sont pas deux états
mais
deux "opinions ". Pourtant, le processus d’apprentissage
n’est pas remplacement de l’ignorance de l’élève par le
savoir du maître, mais processus de développement du savoir
de l’élève lui-même. Car apprendre est une traduc-
tion, mise en correspondance d’une aventure intellectuelle avec une
autre. (J. RANCIERE).
2. A cet égard, la pi est fondamentalement et dès
l’origine, une révolte et un combat contre cette ’’Voix de son
Maître’ qui crie haro sur les baudets attardés et sur
les instituteurs demeurés (cf. Fernand OURY)
3. La racine de la pi est donc politique puisqu’elle institue
les élèves et les maîtres comme sujets à part
entière de leurs paroles en faisant objection au discours courant
qui fait d’eux des incapables fonciers (1).
4. Dès lors, si les praticiens pi rendaient publique et
audible leur objection, s’ils se faisaient entendre avec les mots de tout
le monde, ils deviendraient sujets politiques, constituant leur parole
comme expression d’une pratique transformatrice de cette opinion
qui leur demande tout à la fois d’être des maîtres
et qui les tient pour des valets.
(1) La pédagogie coopérative (PI, Freinet, etc.) subvertit
ces statuts puisqu’elle suppose que les élèves mais aussi
les enseignants pensent, qu’ils savent ce qu’ils disent, font ou ne font
pas.
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